L’expulsion des Palestiniens revisitée par des historiens israéliens par Dominique Vidal

Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations unies décidait de partager la Palestine en un Etat juif et un Etat arabe. Mais la guerre de 1947-1949 bouleverse la donne : si Israël a augmenté son territoire d’un tiers, le reste de l’Etat arabe mort-né est occupé par la Transjordanie et l’Egypte. Et, surtout, plusieurs centaines de milliers de Palestiniens ont dû fuir leurs foyers – ces réfugiés seront au coeur d’un interminable conflit. Depuis dix ans, les « nouveaux historiens » israéliens sont remontés aux origines de la tragédie. Leurs conclusions battent en brèche bien des mythes.

Entre le plan de partage de la Palestine adopté par l’Assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947 et les armistices de 1949 consécutifs à la première guerre israélo-arabe déclenchée par l’invasion du 15 mai 1948, plusieurs centaines de milliers de Palestiniens qui vivaient sur les territoires finalement occupés par Israël ont quitté leurs foyers (1).

Pour les historiens palestiniens et arabes, il s’agit bel et bien – ils l’ont toujours affirmé – d’une expulsion. L’immense majorité des réfugiés (évalués entre 700 000 et 900 000) ont été, expliquaient-ils, contraints au départ au cours des affrontements israélo-palestiniens, puis de la guerre israélo-arabe, dans le cadre d’un plan politico-militaire d’expulsion jalonné de nombreux massacres. C’est notamment la thèse défendue, dès 1961, par Walid Khalidi, dans son essai intitulé « Plan Dalet : Master Plan for the Conquest of Palestine » (2), et plus récemment par Elias Sanbar, dans Palestine 1948. L’expulsion (3).

Selon l’historiographie israélienne traditionnelle, au contraire, les réfugiés (500 000 tout au plus) se sont pour la plupart enfuis volontairement, répondant aux appels de dirigeants qui leur promettaient un retour rapide après la victoire. Non seulement les responsables de l’Agence juive, puis ceux du gouvernement israélien, n’avaient pas planifié d’éviction, mais les rares massacres à déplorer – en premier lieu celui de Deir Yassin, le 9 avril 1948 – furent le fait des troupes extrémistes affiliées à l’Irgoun de Menahem Begin et au Lehi d’Itzhak Shamir.

Dès les années 50, toutefois, quelques personnalités israéliennes liées au mouvement communiste, voire à certains cercles de la gauche sioniste (notamment le Mapam), contestaient cette version. Depuis la seconde moitié des années 80, elles ont été rejointes dans leur critique par un certain nombre de chercheurs, qui se définissent eux-mêmes comme « nouveaux historiens » : Simha Flapan, Tom Segev, Avi Schlaïm, Ilan Pappé et Benny Morris – c’est ce dernier, avec The Birth of the Palestinian Refugee Problem, qui a donné le signal du scandale (4). Car, par-delà leurs différences d’objet, de méthode et d’opinion, ce qui unit ces chercheurs, c’est qu’ils s’en prennent aux mythes de l’histoire d’Israël (5) et révisent en particulier celle de la première guerre israélo-arabe, contribuant à rétablir la vérité sur l’exode des Palestiniens – au moins partiellement, on le verra. Assez, en tout cas, pour s’attirer l’ire d’historiens orthodoxes (6).

Deux phénomènes se sont conjugués pour stimuler ces recherches. D’abord, l’ouverture des archives israéliennes, publiques et privées. En revanche, les chercheurs semblent ignorer presque entièrement les archives des Etats arabes – il est vrai peu accessibles -, de même que la mémoire orale des Palestiniens, que d’autres cependant s’attachent à recueillir. Or, comme le note à juste titre l’historien palestinien Nur Masalha, « l’histoire et l’historiographie ne devraient pas nécessairement être écrites, exclusivement ou essentiellement, par les vainqueurs  (7) ».

Mais la plongée dans les archives israéliennes n’aurait sans doute pas été si fructueuse si les dix années suivant leur mise à disposition n’avaient pas été marquées par l’invasion du Liban en 1982 et par le déclenchement de l’Intifada en 1987, qui accentuent, en Israël même, le clivage entre camp nationaliste et camp de la paix. Bref, les « nouveaux historiens » mettent au jour l’origine du problème palestinien alors même que celui-ci revient au premier plan.

Dans un récent article de la Revue d’études palestiniennes (8), un des pionniers de cette « nouvelle histoire », Ilan Pappé, met l’accent sur le rôle du dialogue israélo-palestinien engagé à l’époque, « essentiellement mené, précise-t-il, sous la conduite des universitaires. Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est à la faveur de ce dialogue que la plupart des chercheurs israéliens travaillant sur l’histoire de leur pays et qui n’étaient pas liés aux groupes politiques radicaux ont pris connaissance de la version historique de leurs homologues palestiniens. [Ils] ont pris conscience de la contradiction fondamentale entre les ambitions nationales sionistes et leur mise en oeuvre aux dépens de la population locale de Palestine ».

Ajoutons que la manipulation de l’histoire à des fins politiques n’est évidemment pas une exclusivité israélienne : elle va le plus souvent de pair avec le nationalisme.

Quelles leçons les « nouveaux historiens » ont-ils tirées de leur fréquentation assidue des archives ? S’agissant en général des rapports de forces prévalant en 1947 comme en 1948 entre Juifs et Arabes, ils contredisent l’imagerie présentant une faible communauté juive de Palestine, sous-armée, menacée d’extermination par un monde arabe uni et surarmé – David face à Goliath. Au contraire, les « nouveaux historiens » s’accordent en particulier à valoriser les nombreux atouts de l’Etat juif en gestation face à ses ennemis : la décomposition de la société palestinienne, les divisions du monde arabe et l’infériorité de ses forces armées – en nombre, en entraînement et en armement -, l’avantage stratégique représenté pour Israël par l’accord passé avec l’émir Abdallah de Transjordanie (qui s’est engagé, en échange de la Cisjordanie, à ne pas attaquer le territoire alloué par l’ONU à Israël), l’appui de la Grande-Bretagne à ce compromis ainsi que le soutien conjugué des Etats-Unis et de l’Union soviétique, la sympathie de l’opinion publique mondiale, etc.

D’où, entre autres, le caractère souvent foudroyant des offensives juives du printemps 1948. Voilà qui éclaire d’un nouveau jour le contexte dans lequel se pose la question du départ en masse des Palestiniens. Celui-ci se répartit en fait en deux grandes vagues d’ampleur sensiblement égale : avant et après ce tournant décisif que représentent la déclaration d’indépendance de l’Etat d’Israël, le 14 mai 1948, et l’intervention des armées des Etats arabes voisins, le lendemain. Si, dans les premières semaines qui suivent l’adoption du plan de partage de la Palestine, le caractère volontaire de la fuite de milliers de Palestiniens aisés – notamment de Haïfa et de Jaffa – ne fait guère de doute, qu’en est-il ensuite ? Dans les premières pages de The Birth of the Palestinian Refugee Problem, Benny Morris proposait une réponse d’ensemble : sur une carte situant les 369 villes et villages arabes d’Israël (dans ses frontières de 1949), il résumait, localité par localité, les causes du départ de leur population (9). Dans 45 cas, l’auteur avouait les ignorer. Les habitants de 228 autres étaient partis au cours d’assauts des troupes juives, dont 41 cas d’expulsions manu militari. Dans 90 autres localités, les Palestiniens avaient cédé à la panique consécutive à la chute d’une agglomération voisine, à la hantise d’une attaque ennemie ou encore aux rumeurs propagées par l’armée juive – particulièrement après le massacre, le 9 avril 1948, de 250 habitants de Deir Yassin, dont la nouvelle se répand comme une traînée de poudre à travers tout le pays.

Il ne recensait, en revanche, que 6 cas de départ à l’injonction des autorités arabes locales. « Il n’existe pas de preuve attestant, ajoutait-il, que les Etats arabes et le Haut Comité arabe [HCA, palestinien] souhaitaient un exode de masse, ou qu’ils avaient publié une directive générale ou des appels invitant les Palestiniens à fuir leurs foyers même si, dans certaines zones, les habitants de villages spécifiques ont reçu de commandants arabes ou du HCA l’ordre de partir, essentiellement pour des raisons stratégiques » (The Birth…, p. 129). Au contraire, les fuyards étaient menacés de « punitions sévères ». Quant aux fameuses exhortations à la fuite qu’auraient diffusées les radios arabes, l’écoute de leurs programmes, enregistrés, démontre qu’elles ont été purement et simplement inventées à des fins de propagande.

Des opérations ponctuées d’atrocités

Dans 1948 and After, Benny Morris analyse plus en détail, s’agissant de la première phase de l’exode, une pièce qu’il juge pour l’essentiel fiable : le rapport rédigé par les services de renseignement de l’armée israélienne et daté du 30 juin 1948. Intitulé « L’émigration des Arabes de Palestine dans la période 1/12/1947 – 1/6/1948 », ce document estime à 391 000 le nombre de Palestiniens ayant déjà quitté le territoire alors aux mains d’Israël et évalue l’influence des différents facteurs expliquant leur départ : « Au moins 55 % du total de l’exode ont été causés par nos opérations », écrivent les experts, qui ajoutent à ce pourcentage les opérations des dissidents de l’Irgoun et du Lehi « qui ont directement causé environ 15 % de l’émigration ». Avec 2 % attribués aux ordres d’expulsion explicites donnés par les soldats juifs et 1 % à leur guerre psychologique, on arrive donc à 73 % de départs directement provoqués par les Israéliens. De surcroît, dans 22 % des cas, le rapport met en cause les « peurs » et la « crise de confiance » de la population palestinienne. Quant aux appels arabes à la fuite, ils n’entrent en ligne de compte que dans 5 % des cas…

Bref, ce rapport, comme le résume Benny Morris lui-même, « sape l’explication israélienne traditionnelle d’une fuite en masse sur l’ordre ou à l’invitation de la direction arabe ». Pour autant, souligne l’historien, « il ne conforte pas non plus l’explication arabe traditionnelle de l’exode – à savoir que les Juifs, d’une manière préméditée, centralisée et systématique, auraient mené une campagne visant à l’expulsion complète de la population palestinienne autochtone ». Toutefois, reconnaît Benny Morris, pour la seconde périodequ’il évalue également entre 300 000 et 400 000 personnes -, « c’est une autre histoire ». Emblématique de cette étape apparaît l’expulsion des Arabes de Lydda (l’actuelle Lod) et de Ramleh, le 12 juillet 1948, dans le cadre de l’opération « Dani » : une escarmouche avec des blindés transjordaniens sert de prétexte à une violente répression (250 morts, dont des prisonniers désarmés), suivie de l’évacuation forcée, accompagnée d’exécutions sommaires et de pillages, de quelque 70 000 civils palestiniens – près de 10 % de l’exode total de 1947- 1949 ! Des scénarios similaires seront mis en oeuvre – montre Benny Morris – en Galilée centrale, dans le nord du Néguev et en Galilée du Nord, sans oublier l’expulsion, postérieure à la guerre, des Palestiniens d’Al Majdal (Ashkelon). Autant d’opérations souvent ponctuées – sauf la dernière – d’atrocités, dont Aharon Zisling, chargé de l’agriculture, dira au conseil des ministres du 17 novembre 1948 : « Je n’ai pu dormir de la nuit. Ce qui est en cours blesse mon âme, celle de ma famille et celle de nous tous (…) . Maintenant, les juifs aussi se conduisent comme des nazis, et mon être entier en est ébranlé  (10) . »

Le gouvernement israélien développe une politique inflexible pour empêcher « à tout prix » - selon les termes utilisés par David Ben Gourion lui-même – le retour des réfugiés, que l’Assemblée générale des Nations unies exige pourtant dès le 11 décembre 1948. Leurs villages sont détruits ou investis par des immigrants juifs, et leurs terres réparties entre les kibboutzim environnants. La loi sur les « propriétés abandonnées » - destinée à rendre possible la saisie des biens de toute personne « absente » - « légalise », dès décembre 1948, cette confiscation généralisée. Près de 400 bourgades arabes seront ainsi rayées de la carte ou judaïsées, de même que la plupart des quartiers arabes des villes mixtes. Et, selon un bilan établi en 1952, Israël mettra ainsi la main sur 73 000 pièces d’habitation dans des maisons abandonnées, sur 7 800 boutiques, ateliers et entrepôts, sur 5 millions de livres palestiniennes sur des comptes en banque et, surtout, sur 300 000 hectares de terres (11).

Dans 1948 and After (chapitre 4), Benny Morris revient plus longuement sur le rôle joué dans ce cadre par Yosef Weitz, alors directeur du département foncier du Fonds national juif. Dans son Journal, à la date du 20 décembre 1940, ce sioniste aux convictions tranchées confiait sans détour : « Il doit être clair qu’il n’y a pas de place pour deux peuples dans ce pays (…) , et la seule solution, c’est la Terre d’Israël, au moins la partie occidentale de la Terre d’Israël, sans Arabes. Il n’y a pas de compromis possible sur ce point ! (…) Il n’y a pas d’autre moyen que de transférer les Arabes d’ici vers les pays voisins. (…) Pas un village ne doit rester, pas une tribu bédouine. »

Ce programme radical, sept ans plus tard, Yosef Weitz va pouvoir l’appliquer lui-même. Dès janvier 1948, il orchestre, ici et là, l’expulsion des Palestiniens. En avril, il exige et obtient la constitution d’ « un organisme qui dirige la guerre avec pour but l’éviction d’autant d’Arabes que possible ». Informel jusqu’à la fin août 1948, officiel ensuite, le « Comité du transfert » supervise la destruction des villages arabes abandonnés ou/et leur repeuplement par des nouveaux immigrants juifs pour interdire tout retour des réfugiés. Ces attributions s’élargissent, en juillet, avec une tâche supplémentaire : la multiplication d’implantations juives aux frontières.

Cette bataille pour barrer la route du retour aux exilés palestiniens, Israël la mène également sur le front diplomatique. De ce point de vue, comme le note Henry Laurens dans une présentation des « nouveaux historiens » (12), « l’ouverture et l’exploitation des archives ont permis de redresser certains jugements. Contrairement à un cliché généralement répandu, les responsables arabes sont prêts au compromis ». Au lendemain de la guerre, lors de la conférence de Lausanne, ceux-ci tenteront en effet d’aboutir – Ilan Pappé expose en détail leurs efforts (13) – à un règlement reposant sur l’acceptation par les Arabes du plan de partage de l’ONU en échange de celle, par Israël, du retour des réfugiés. Malgré les pressions internationales, à commencer par celles des Etats-Unis, cette entreprise se heurta à l’intransigeance des autorités israéliennes, surtout une fois acquise l’adhésion de l’Etat juif aux Nations unies…

En dépit de cette extraordinaire accumulation d’éléments probants, Benny Morris, dans son premier livre, s’en tenait à une thèse : « Le problème palestinien est né de la guerre, et non d’une intention, juive ou arabe » (The Birth…, p. 286). Une thèse qu’il nuançait néanmoins, dans un second ouvrage, en reconnaissant que l’exode palestinien avait constitué « un processus cumulatif, aux causes enchevêtrées, mais il y eut un déclencheur majeur, un coup de grâce , en forme d’assaut de la Hagana, de l’Irgoun ou des forces de défenses d’Israël dans chaque localité » ( 1948…, p. 32). Cette évolution ne l’empêche pas de continuer à récuser toute idée de plan d’expulsion juif et à disculper David Ben Gourion, président de l’Agence juive, puis premier ministre et ministre de la défense du jeune Etat d’Israël.

Comme l’a mis en lumière Norman G. Finkelstein, dans une étude de textes aussi brillante que polémique (14), ce double déni de Benny Morris paraît d’abord contredire… Benny Morris lui-même. L’historien n’assure-t-il pas que « l’essence » du plan Dalet (D, en hébreu), mis en chantier à partir de la fin janvier 1948 et appliqué à partir de la fin mars, était « de chasser toutes les forces hostiles et potentiellement hostiles de l’intérieur du territoire éventuel de l’Etat juif, d’établir une continuité territoriale entre les principales concentrations de population juive et d’assurer la sécurité des futures frontières avant l’invasion arabe attendue » ( The Birth…, p. 62). Ne reconnaît-il pas que ce plan D, sans donner un blanc-seing à l’expulsion de civils, représentait néanmoins « une base stratégico-idéologique pour l’expulsion par les commandants de front, de district, de brigade et de bataillon », auxquels il donnait « post facto une couverture formelle et convaincante pour expliquer leurs actions » (p. 63) ? Benny Morris en arrive à affirmer, à deux pages de distance, d’une part que « le plan D n’était pas un plan politique d’expulsion des Arabes de Palestine », d’autre part que, « à partir du début avril, il y a des traces claires d’une politique d’expulsion à la fois au niveau national et au niveau local » ( The Birth…, pp. 62 et 64)…

Il en va de même de la responsabilité de David Ben Gourion. Benny Morris le note clairement, le premier ministre était le père du plan Dalet. En juillet 1948, c’est encore lui qui ordonne l’opération de Lydda et Ramleh : « Expulsez-les ! », répond-il à Igal Allon et Itzhak Rabin - récit censuré dans les Mémoires de celui-ci, mais révélé, trente ans plus tard, dans le New York Times  (15). L’ordre, précise Benny Morris, n’a pas fait l’objet d’un débat au sein du gouvernement israélien. Quelques jours auparavant, il est vrai, le Mapam, partenaire du Mapaï au pouvoir, avait obtenu du premier ministre une instruction officielle interdisant aux militaires toute mesure d’expulsion… David Ben Gourion raillera d’ailleurs , peu après , l’hypocrisie de ce parti sioniste marxiste, qui dénonce des « activités » auxquelles ses militants, militaires du Palmah comme kibboutznikim, se livrent eux aussi.

Toujours est-il que, à Nazareth, le général Haïm Laskov a pris au pied de la lettre l’instruction officielle. Si bien que le « Vieux », y débarquant, découvre la population restée sur place et s’emporte : « Qu’est-ce qu’ils font ici ? (16) » Toujours en juillet, mais à Haïfa cette fois, David Ben Gourion inspire quasi clandestinement l’opération de « délocalisation » des 3 500 Arabes restés dans la ville, puis de destruction partielle de leurs anciens quartiers.

Benny Morris lui-même le souligne : le pouvoir, à l’époque, c’est David Ben Gourion, et lui seul. C’est avec lui que tout se décide, sur le plan militaire comme sur le plan civil, et le plus souvent sans la moindre consultation du gouvernement, a fortiori des partis qui y sont représentés. Dans ces conditions, l’absence, dans les archives, d’une décision formelle d’expulsion des Palestiniens prise par le gouvernement ou l’Assemblée n’est guère probante : « Ben Gourion, admet Benny Morris lui-même, s’est toujours abstenu d’émettre des ordres d’expulsion clairs ou écrits ; il préférait que ses généraux »comprennent« ce qu’il souhaitait les voir faire. Il entendait éviter d’être rabaissé dans l’histoire au rang de »grand expulseur« » ( The Birth…, pp. 292-293).

Que le fondateur de l’Etat d’Israël, mettant à profit l’impressionnante étendue de ses prérogatives, ait travaillé à élargir au maximum le territoire alloué par les Nations unies à l’Etat juif et à en réduire au minimum la population arabe relève pourtant de l’évidence historique. Benny Morris lui-même n’a-t-il pas consacré une importante étude (17) au soutien accordé de longue date par David Ben Gourion au projet de transfert ? « Dès 1937, écrit Benny Morris dans sa préface à 1948 and After, nous trouvons Ben Gourion (et la plupart des dirigeants sionistes) favorables à une solution du »problème arabe« par le »transfert« . (…) Arrive 1948, avec les confusions et les déplacements de la guerre, et nous voyons Ben Gourion saisir rapidement l’occasion de »judaïser« l’Etat juif naissant » ( 1948…, p. 33).

Et l’historien relevait plus haut : « La tendance des commandants militaires locaux à pousser les Palestiniens à la fuite augmenta au fur et à mesure de la guerre. Des atrocités juives – beaucoup plus répandues que les vieilles histoires ne le disaient (il y a eu des massacres d’Arabes à Ad Dawayima, Eilaboun, Jish, Safsaf, Madj al Kurum, Hule (au Liban), Saliha et Sasa, en plus de Deir Yassin, Lydda et autres lieux) – ont aussi contribué de manière significative à l’exode » ( 1948… p. 22).

Le « péché originel »

Professeur à l’université de Haïfa, Ilan Pappé consacre à tous ces travaux un chapitre de son livre, The Making of the Arab-Israeli Conflict, 1947-1951. « Le plan D, conclut-il en prenant ses distances avec la prudence de Benny Morris, peut être apprécié à beaucoup d’égards comme une stratégie d’expulsion. Ce plan n’a pas été conçu à l’improviste – l’expulsion était considérée comme un des nombreux moyens de représailles après les attaques arabes contre les convois et les implantations juifs ; elle n’en était pas moins perçue comme un des meilleurs moyens d’assurer la domination des juifs dans les régions prises par l’armée israélienne » ( The Making…, p. 98.).

Le texte même du plan D ne laisse, à vrai dire, guère de doutes sur les intentions de David Ben Gourion et de ses amis. Il prévoit « des opérations contre les centres de population ennemie situés au sein de notre système de défense ou à proximité, afin d’empêcher qu’ils soient utilisés comme bases par une force armée active. Ces opérations peuvent être menées de la manière suivante : ou bien en détruisant les villages (en y mettant le feu, en les dynamitant et en déposant des mines dans leurs débris), et spécialement dans le cas de centres de population difficiles à maîtriser ; ou en montant des opérations de ratissage et de contrôle selon les lignes directrices suivantes : encerclement du village et enquête à l’intérieur. En cas de résistance, la force armée doit être anéantie et la population expulsée hors des frontières de l’Etat » (The Making…, p. 92).

Il faut souligner le courage dont ont fait preuve, avec leurs avancées et malgré leurs limites, les « nouveaux historiens » israéliens. Car ce n’est pas sur une page d’histoire parmi d’autres qu’ils ont contribué à rétablir la vérité. Ce qui a été mis à nu, c’est bel et bien le « péché originel » d’Israël. Le droit des survivants du génocide hitlérien à vivre en sécurité dans un Etat devait-il exclure celui des filles et fils de la Palestine à vivre, eux aussi, en paix dans leur Etat ? Cinquante ans plus tard, il est plus que temps d’en finir avec cette logique génératrice de guerre et de permettre aux deux peuples de coexister. Sans jeter, pour autant, un voile pudique sur l’origine de la tragédie…

Dominique Vidal est Journaliste et historien, dirige avec Bertrand Badie la publication annuelle L’État du monde, La Découverte, Paris.

(1) Cet article a fait l’objet d’une communication au colloque sur « l’histoire de la Palestine contemporaine », le 13 juin 1997, à l’Institut du monde arabe. Il a été publié pour la première fois par Le Monde diplomatique en décembre 1997.

(2) In Middle East Forum, novembre 1961, republié avec un nouveau commentaire par le Journal of Palestine Studies, Beyrouth, vol. XVIII, no 69, 1988.

(3) Elias Sanbar, dans Palestine 1948. L’expulsion, Les livres de la Revue d’études palestiniennes, Paris, 1984.

(4) Leurs livres les plus importants sont : Simha Flapan, The Birth of Israel : Myth and Realities, Pantheon Books, New York, 1987 ; Tom Segev, 1949. The First Israelis, Free Press Macmillan, New York et Londres, 1986 ; Avi Schlaïm, Collusion Across the Jordan : King Abdallah, the Zionist Movement and the Partition of Palestine, Clarendon Press, Oxford, 1988 ; Ilan Pappé, Britain and the Arab-Israeli Conflict, 1948-1951, Macmillan, New York, 1988, et The Making of the Arab-Israeli Conflict, 1947-1951, I.B. Tauris, Londres, 1992 ; et Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949, Cambridge University Press, Cambridge, 1987, et 1948 and After : Israel and the Palestinians, Clarendon Press, Oxford, 1990. Aucun de ces livres n’a été traduit en français…

(5) La remise en question ne se limite évidemment pas à la première guerre israélo-arabe : elle touche aussi l’attitude de la direction sioniste face au génocide (avec en particulier The Seventh Million, de Tom Segev, traduit en français chez Liana Levi, Paris, 1992), voire la nature de la colonisation juive à l’époque du mandat britannique. De même, Benny Morris a poursuivi son exploration des archives pour mettre au jour l’expansionnisme israélien dans les années 50 ( Israel’s Border Wars : Arab Infiltration, Israeli Retaliation, and the Countdown to the Suez War, Clarendon Press, Oxford, 1993). Elle s’étend également à d’autres disciplines que l’histoire, en premier lieu la sociologie, avec en particulier la question de la place des juifs orientaux dans la société israélienne, des origines à nos jours…

(6) Voir notamment Shabtai Teveth, « The Palestinian Refugee Problem and its Origins », Middle Eastern Studies, vol. 26, no 2, 1990, et Ephraïm Karsh, Fabricating Israeli History : The « New Historians », Frank Cass, Londres, 1997.

(7) Nur Masalha, «  »1948 and After« Revisited », Journal of Palestine Studies, no 96, vol. XXIV, no 4, été 1995.

(8) Ilan Pappé, « La critique post-sioniste en Israël », Revue d’études palestiniennes, no 12, été 1997.

(9 The Birth…, op. cit., pages XIV à XVIII. Une comparaison attentive du texte du livre et des tables, où est indiquée, village par village, la cause majeure de l’exode, révèle d’ailleurs une nette – et surprenante – sous-estimation, dans les tableaux, des expulsions proprement dites.

(10) Tom Segev, op. cit., p. 26.

(11) Cité par Simha Flapan, op. cit., p. 107.

(12) Henry Laurens, « Travaux récents sur l’histoire du premier conflit israélo-arabe », Maghreb-Machrek, Paris, no 132, avril-juin 1991.

(13) The Making…, op. cit., chapitres 8 à 10. Voir aussi Jean-Yves Ollier, « 1949 : la conférence de Lausanne ou les limites du refus arabe », Revue d’études palestiniennes, no 35, printemps 1990.

(14) Norman G. Finkelstein, Image and Reality of the Israel-Palestine Conflict, Verso, Londres et New York, 1995, chapitre 3.

(15) The New York Times, 23 octobre 1979.

(16) Récit de Michel Bar-Zohar, le biographe de Ben Gourion, reproduit dans le quotidien israélien Hadashot, Tel-Aviv, 19 octobre 1986.

(17) Benny Morris, « Remarques sur l’historiographie sioniste de l’idée d’un transfert de populations en Palestine dans les années 1937-1944 », in « Les nouveaux enjeux de l’historiographie israélienne », édité par Florence Heymann, Lettre d’information du Centre de recherche français de Jérusalem, no 12, décembre 1995. Sur les contradictions du Mapam, voir le premier chapitre de 1948 and After.

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