Dans une contribution publiée par le Washington Institute For Near East Policy, les chercheuses Souhire Medini et Sabina Henneberg estiment que les tensions persistantes entre Alger et Rabat impactent le processus de règlement diplomatique du conflit du Sahara occidental et obligent par conséquent Washington à faire preuve de prudence diplomatique dans ses efforts renouvelés pour résoudre le différend.
Ce point de vue de deux chercheuses qui ne cachent pas leur soutien aux thèses marocaines est relayé par un Think Tank connu pour sa proximité avec les cercles républicains et c’est à ce titre que nous publions ici une version française de cet article pour mieux comprendre le jeu diplomatique américain dans cette étape décisive que traverse la lutte du peuple sahraoui pour son droit à l’autodétermination tel que stipulé par le droit international.
Bien entendu le « dialogue » avec l’Algérie auquel appellent les deux chercheuses n’en est pas un en réalité. A y voir de plus près ce qu’elles entendent par « dialogue » on se rend vite compte qu’il s’agit de pressions diplomatiques plus ou moins fortes en vue de pousser l’Algérie à faire à son tour pression sur le Front Polisario en vue de l’amener à accepter le plan d’autonomie proposé par le Maroc.
Cependant si les auteures plaident à ce stade pour un « dialogue » avec l’Algérie, tout en laissant à d’autres élus républicains le soin de désigner du doigt le Front Polisario comme organisation « terroriste » dans une tentative d’intimidation visant à le diaboliser pour l’obliger à accepter la solution marocaine, c’est qu’elles estiment qu’un passage en force qui ne tienne pas compte du rôle de l’Algérie n’est pas réaliste. En effet, il est important de prendre en compte ce point de vue pour comprendre la prudence avec laquelle l’Administration Trump traite ce dossier en cherchant à ménager en même temps Rabat et Alger.
Bien entendu, ce point de vue passe à côté de l’essentiel, à savoir que la question du Sahara occidental est avant tout une question de décolonisation qui mérite d’être traitée conformément au droit international et aux résolutions onusiennes stipulant explicitement l’organisation d’un référendum d’autodétermination du peuple sahraoui. Même si le dernier mot appartient au peuple sahraoui, la position d’un pays comme l’Algérie, qui ne cache pas son soutien au Front Polisario, devrait peser sur le processus de négociations en cours et enlever au Maroc la prétention de vouloir imposer un passage en force sans tenir compte de tous les paramètres juridiques et diplomatiques susceptibles d’influer sur la suite des évènements.
Une résolution du conflit au Sahara occidental exige un dialogue constructif avec l’Algérie
Par Souhire Medini et Sabina Henneberg
Plus tôt ce mois-ci, les États-Unis ont annoncé publiquement avoir facilité les discussions entre le Maroc, le Front Polisario, l’Algérie et la Mauritanie à Madrid – un changement sans précédent par rapport à la recherche interminable, menée par l’ONU, d’un règlement politique au conflit du Sahara occidental. Sous l’égide de l’envoyé spécial du président Donald Trump pour le Moyen-Orient et l’Afrique, Massad Boulos, et du représentant américain auprès de l’ONU, Mike Waltz, les pourparlers de Madrid semblent s’être conclus avec peu d’accords, mais avec de fortes indications que l’administration Trump souhaite poursuivre les discussions dans les semaines à venir.
Cette initiative concrétise l’engagement pris dans la résolution 2797 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée en octobre dernier, qui exprimait « la reconnaissance envers les États-Unis pour leur volonté d’accueillir des négociations dans le cadre de la mission de l’envoyé spécial visant à trouver une solution pour le Sahara occidental et la région ». Les États-Unis ont ainsi pris l’initiative de tenter de résoudre ce conflit largement gelé, dont le cessez-le-feu a volé en éclats en novembre 2020.
En amenant l’Algérie à la table des négociations, les États-Unis ont déjà accompli un véritable tour de force, car la tâche était loin d’être aisée. Membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, l’Algérie n’a pas participé au vote de la résolution 2797. Les menaces du Congrès de sanctionner l’Algérie pour ses ventes d’armes à la Russie et de classer le Polisario (que l’Algérie soutient) comme organisation terroriste ont sans aucun doute contribué à convaincre Alger de participer aux pourparlers, malgré le fait que cette dernière ait jusqu’alors insisté sur son statut d’« observateur régional » et affirmé ne pas être partie prenante au conflit.
Il serait toutefois erroné de réduire le règlement du conflit à la seule capacité des États-Unis à faire pression sur l’Algérie pour qu’elle modifie sa position. En reconnaissant la position et les priorités spécifiques d’Alger, l’administration Trump a probablement convaincu l’Algérie de participer aux pourparlers. Le maintien de cette approche sera essentiel pour garantir la contribution continue et significative de l’Algérie.
Le raisonnement de Washington
L’insistance de Washington à inclure Alger dans les pourparlers de Madrid était pleinement justifiée par la dépendance croissante du Front Polisario à l’égard de l’Algérie. Au fil des décennies, le soutien diplomatique à la République arabe sahraouie démocratique (RASD) – l’État autoproclamé du peuple sahraoui – s’est considérablement affaibli (dans les années 1970, lors de la création du Polisario, plus de 80 pays reconnaissaient la RASD ; depuis, plus de 50 d’entre eux ont retiré leur soutien). Face à ce retrait de soutien, l’appui d’Alger au Front Polisario est devenu de plus en plus précieux, tant matériellement que symboliquement. L’Algérie accueille également des réfugiés sahraouis sur son territoire, témoignant ainsi de sa volonté de soutenir la cause du Polisario. L’écart entre les estimations du nombre de réfugiés est important : 174 000 selon le dernier Plan de réponse aux réfugiés sahraouis (recensement coordonné des besoins de toutes les agences des Nations Unies dans les camps de réfugiés), et 40 000 selon d’autres sources fiables qui se rendent régulièrement dans les camps de Tindouf. Ces statistiques sont cruciales car, en cas de règlement du conflit, l’une des étapes les plus difficiles sera d’obtenir l’acceptation par les réfugiés de leur intégration – même dans le cadre d’une véritable autonomie – au sein de la monarchie marocaine.
Cependant, il serait erroné de considérer le Polisario comme un simple instrument d’Alger. Le Front Polisario a été créé en 1973 en Mauritanie voisine ; l’Algérie a rapidement assumé un rôle de soutien majeur au mouvement. L’élite politique du pays a toujours perçu le conflit du Sahara occidental à travers le prisme de sa propre histoire. Alger ne considère pas soutenir une « organisation islamique radicale » ou des « terroristes communistes », mais plutôt un principe postcolonial d’autodétermination. Elle a maintenu sa position depuis lors.
Par ailleurs, les dirigeants algériens font preuve d’une grande sensibilité concernant leurs frontières. Ce n’est pas un hasard si l’écrivain Boualem Sansal, critique de longue date de la politique intérieure et étrangère algérienne, a été arrêté suite à des propos tenus sur la démarcation de la frontière avec le Maroc. De fait, l’histoire des différends frontaliers entre l’Algérie et le Maroc est antérieure au conflit du Sahara occidental, et les Algériens pourraient être favorables à l’idée de disposer d’un territoire les séparant de leur voisin marocain
Définir un mécanisme
Dans ce contexte, une solution pour sortir de l’impasse pourrait consister à définir un mécanisme de consultation de la population sahraouie, y compris les réfugiés de Tindouf – même sans référendum – afin de faire évoluer la position algérienne sur le plan d’autonomie marocain. L’organisation d’un dialogue consultatif et inclusif, prenant en compte le nouveau plan d’autonomie marocain de 40 pages, pourrait constituer un point de départ.
Cette approche serait conforme à la position récemment exprimée par l’ambassadeur d’Algérie à Washington, Sabri Boukadoum. Il a récemment décrit la position de l’Algérie sur la question du Sahara occidental en soulignant que toute solution devait résulter de la décision des personnes concernées, c’est-à-dire des Sahraouis. Autrement dit, si les Sahraouis décidaient de rejoindre le Maroc, l’Algérie s’y soumettrait immédiatement.
Par ailleurs, toute solution ou feuille de route devrait tenir compte du sentiment d’inviolabilité des frontières algériennes, tel que perçu par l’élite de l’Algérie. Tout accord, même fondé sur un cadre d’autonomie, devrait inclure des garanties assurant la sécurité des frontières postcoloniales de l’Algérie. L’annonce par le Polisario d’un retour au cessez-le-feu – que le groupe avait dénoncé il y a près de six ans – pourrait marquer un tournant et ouvrir la voie à des discussions plus constructives.
Continuer à réunir toutes les parties, y compris l’Algérie, autour de la table des négociations en répondant à leurs principales préoccupations sera essentiel pour obtenir des résultats. Il sera également nécessaire de veiller à la discrétion des discussions, car c’est sans aucun doute le meilleur moyen de consolider la confiance entre les parties et de favoriser une avancée décisive.
Souhire Medini est chercheuse invitée au Washington Institute, détachée du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères. Sabina Henneberg est chercheuse principale au Washington Institute et auteure de son rapport 2025 intitulé « L’engagement stratégique des États-Unis avec l’Algérie : une voie à suivre dans un contexte mondial en mutation ». Cet article a été initialement publié sur le site web d’Al Majalla.
Source : Washington Institute, 24 february 2026