L’Institut Frantz Fanon a été créé par un groupe de chercheurs et d’intervenants engagés en vue d’accompagner les réflexions des acteurs sociaux qui luttent pour la paix et la justice sociale et environnementale dans le monde et qui considèrent que la solidarité nord-sud constitue un axe fondamental qui conditionne l’issue des luttes contre l’oligarchie mondiale et ses politiques néolibérales et impériales.
Ce n’est pas un hasard ni juste par un simple hommage à la mémoire d’une grande personnalité du mouvement de résistance anti-coloniale sous toutes ses formes que nous avons choisi le nom de Frantz Fanon. Nous pensons que la lutte des peuples du Sud pour s’approprier l’espace de la production symbolique, c’est-à-dire avant tout la parole sur soi et le monde, est aussi importante que la lutte en vue de maîtriser les moyens de production des biens et des services nécessaires à la satisfaction des besoins fondamentaux dans la justice et la dignité.
L’héritage de Frantz Fanon est d’autant plus pertinent pour nous aujourd’hui qu’il a su incarner la figure de l’intellectuel organique en mariant théorie et pratique dans la mesure où son activité critique était inséparable de son engagement concret au service de la lutte de décolonisation de l’Algérie et de l’Afrique. Mais le plus important est qu’il a toujours intégré cette lutte contre le colonialisme, le néocolonialisme et le racisme dans une perspective humaniste renouvelée. A cet égard, Frantz Fanon représente plus qu’un symbole historique. Il s’agit d’un modèle intellectuel dont les travaux gardent une dimension heuristique incontestable qu’il s’agit de poursuivre et de renouveler en vue de repenser les conditions contemporaines de la domination et de la libération à l’échelle mondiale.
Déclaration de principes
1. La guerre est toujours synonyme de destruction et de souffrance. Si elle permet aux marchands d’armes d’amasser des fortunes colossales, elle contribue à anéantir tous les espoirs de développement durable et de progrès social. Elle est le prétexte à des politiques d’austérité antisociale et à des mesures liberticides qui portent atteinte aux droits humains fondamentaux, y compris dans les pays démocratiques. Par ailleurs, il ne saurait y avoir de développement durable dans des régions du Sud minées par des tensions à caractère ethnique et/ou confessionnel que des groupes d’intérêts internes et externes nourrissent pour diviser le corps social et continuer à le soumettre. A cet égard, l’Institut soutient toutes les initiatives visant à prévenir et à résoudre pacifiquement les conflits intra et interétatiques par le dialogue et la concertation dans le respect des principes de l’indépendance et de la souveraineté de Etats et de l’autodétermination des peuples tels qu’énoncés par le Droit international.
2. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le Sud est devenu le principal théâtre de conflits armés qui ont fait plusieurs millions de victimes. Cependant, les conflits dans les Balkans et le Caucase et plus récemment le conflit ukrainien montrent que la guerre n’épargne plus désormais le continent européen. La guerre ne concerne pas seulement les populations des pays qui y sont directement confrontés.Elle concerne également les pays qui mènent ces guerres ou qui y participent. En effet, d’une part, la guerre pourrait à tout moment déraper vers des conflits de plus grande ampleur – le risque d’une troisième guerre mondiale n’est plus à écarter – et d’autre part, les politiques militaristes suivies par les Etats européens affectent directement leur modèle économique et leurs budgets et conduisent à des coupes sociales qui portent gravement atteinte aux acquis sociaux et à la cohésion sociale, ce qui devrait interpeler sérieusement le mouvement syndical européen et ouvrir de nouvelles perspectives pour la solidarité nord-sud.
3. Dans un contexte international tendu marqué par des tentatives de contournement du système onusien dans le cadre du règlement des différends qui menacent la paix dans le monde, l’Institut met au centre de son plaidoyer politique le soutien à l’action des organisations internationales et régionales et l’implication de la société civile dans la prise en charge des problématiques qui mettent en jeu la paix et la sécurité dans le monde, y compris celles ayant trait au processus de décolonisation (Palestine, Sahara occidental) et à la lutte contre les nouvelles formes d’ingérence et de prédation via des sociétés de sécurité privée.
4. A la faveur de l’effondrement du système bipolaire et de la fin de la guerre froide, nous avons assisté à des velléités américaines vers un unilatéralisme d’autant plus dangereux qu’il s’accompagne de violations flagrantes du droit international. A cet égard, l’Institut plaide pour l’avènement d’un monde multipolaire. Cependant, ce dernier ne saurait se confondre avec un simple condominium entre deux ou trois superpuissances qui s’arrangeraient pour régenter le monde en dehors du droit international. Un monde multipolaire véritable suppose une démocratisation des relations internationales qui passe par le respect du droit international et une réforme du système onusien de nature à prendre en compte les voix du Sud global et notamment de l’Afrique qui a été longtemps marginalisée dans le système international.
5. Le développement durable dans les pays du Sud qui conditionne la satisfaction des besoins fondamentaux des populations est indubitablement lié à la capacité des sociétés d’imposer une bonne gouvernance à tous les niveaux qui passe par le dépassement des modèles bureaucratiques dominants. Mais la bonne gouvernance ne se confond pas avec les schémas néo-libéraux que les institutions financières internationales et les Ong qui leur servent d’écran cherchent à commercialiser en Afrique et dans le monde arabe. La mauvaise gouvernance des élites dominantes ne saurait non plus cacher le fait qu’elle se nourrisse de manière perverse des formes de domination néocoloniale instaurés au lendemain des indépendances et qui constituent un des principaux facteurs de sous-développement et de conflits dans ces régions. C’est pourquoi la lutte pour la bonne gouvernance ne saurait être détachée de la lutte contre les tentatives consistant à substituer aux anciennes formes de domination néocoloniale de nouvelles formes plus soft au nom des exigences de la mondialisation et de la globalisation.
6. L’exigence légitime du respect des normes sociales et environnementales perdrait toute efficacité si elle n’est pas prise en charge correctement à l’échelle mondiale, ce qui devrait aller dans le sens de l’avènement d’un droit international de l’environnement contraignant pour tous les Etats. Mais cette exigence ne saurait ignorer le souci de justice et d’équité invoqué par les pays du Sud. En effet, les appels pour un droit international de l’environnement qui transcenderait la souveraineté nationale peuvent cacher des tentatives sournoises d’imposer aux pays du Sud des mesures visant à contrecarrer leur droit de valoriser leurs ressources naturelles en vue de satisfaire les besoins fondamentaux de la population. La bonne gouvernance en matière de protection internationale de l’environnement ne doit pas donner lieu à un nouvel « impérialisme vert » mais exige une concertation et une coopération respectueuses des intérêts de toutes les parties concernées dans un cadre multilatéral renouvelé sur la base des principes de justice et d’équité.
7. Le mode de gestion de la question migratoire en Europe et en Afrique est un révélateur décisif de la manière dont les relations nord-sud devraient évoluer d’un schéma fondamentalement inégalitaire vers un schéma plus équitable et plus solidaire. Les politiques de contrôle de l’immigration en Europe qui s’accompagnent de mesures liberticides susceptibles de s’étendre à l’ensemble du corps social et dénoncées comme telles par les organisations de défense des droits humains doivent laisser la place à des politiques plus consensuelles dans le cadre d’une coopération au développement renouvelée.
8. Le développement durable nécessite la participation consciente des populations et des conditions politiques favorables d’où l’importance capitale de l’établissement d’un Etat de droit démocratique. L’Institut promeut les valeurs démocratiques et humanistes qui demandent à être approfondies de manière à rencontrer les aspirations à la justice et à l’égalité du plus grand nombre. La transition démocratique dans les pays du Sud nécessite la plus grande vigilance. Au nom de l’exportation de la démocratie et des droits de l’Homme, des Ong au service des puissances impériales cherchent à remplacer des pouvoirs discrédités par des systèmes plus malléables dans lesquels de nouvelles élites formatées par les écoles occidentales sont chargées de réaliser la nouvelle intégration de ces sociétés au marché globalisé. De la même manière, au nom de la lutte légitime contre l’extrémisme et le terrorisme, les puissances impériales cherchent à renforcer leur présence dans ces régions, en soutenant les forces au pouvoir ou en quête de pouvoir qui leur sont inféodées et en affaiblissant les Etats qui refusent de se soumettre totalement à leurs stratégies.
9. Le développement durable et l’émancipation sociale ne sont pas des aspirations désincarnées. Il s’agit d’aspirations sociohistoriques concrètes qui émanent de sociétés vivantes porteuses de traditions et de cultures. De la même manière qu’elle ne saurait se réfléchir en dehors des exigences écologiques qui conditionnent l’avenir de l’humanité, l’émancipation sociale ne saurait se réaliser sans la rupture avec les préjugés occidentalo-centristes qui sont eux-mêmes prisonniers d’avatars anthropocentristes nourris par l’idéologie économiste qui demande à être intelligemment déconstruite. C’est dans ce cadre qu’il faut replacer la nécessaire déconstruction du paradigme du « choc des civilisations » et ses avatars idéologico-stratégiques comme l’islamophobie qui a remplacé dans l’imaginaire politique occidental actuel l’ancienne phobie du communisme.
10. La lutte pour la paix, la démocratie et le développement durable et solidaire dans les pays du Sud exige une lutte à caractère idéologique et culturel sur deux fronts : d’une part, une lutte contre les idéologies dominantes en provenance des centres impérialistes (néo-libéralisme, mondialisme, social-impérialisme,) et d’autre part une lutte contre la résurgence des idéologies qui instrumentalisent l’identité culturelle et religieuse à des fins réactionnaires ( ethno-nationalisme, intégrisme religieux) qui constituent un frein à la lutte unitaire pour l’émancipation sociale des peuples quand elles ne sont pas directement manipulées par les puissances impérialistes.
Nos activités
- La poursuite d’activités de recherche et d’analyse sur des thèmes en rapport avec l’objet social de l’Institut et la mise à la disposition des acteurs sociaux, politiques et institutionnels de matériaux et de propositions à même de renforcer leur action pour la paix, le développement durable, la justice sociale et environnementale et la cohésion sociale.
- L’organisation d’ateliers et de séminaires de formation en rapport avec notre objet social à destination des militants qui interviennent sur le terrain de la lutte pour la paix, la démocratie et le développement durable dans les pays du Sud;
- L’ animation des sites internet en vue de promouvoir les idées et les positions en faveur de la paix, de la démocratie et du développement durable dans la perspective d’un changement social global;
- La publication de revues et d’ouvrages ainsi que la production et la diffusion de vidéos sur des thèmes en rapport avec notre objet social;
- L’organisation de rencontres et de conférences sur des sujets en lien avec notre objet social ;
- La participation à toute initiative à caractère académique, politique, social et culturel qui s’inscrit dans le cadre de la promotion de la paix, de la démocratie, du développement durable et de la solidarité nord-sud;
- La participation éventuelle à des coordinations ayant un objet social qui converge avec le nôtre.
Pour tout contact :
fanon.institute@gmail.com