Rapport du Sénat français sur la sécurité au Sahel

Extraits d’un rapport du Sénat français

 

1. Un empilement d’initiatives de sécurité qui n’ont pas démontré leur efficacité

Nous l’avons déjà écrit : les différentes initiatives, architectures ou organisations régionales de sécurité n’ont pas pu faire face à la montée de la menace au Sahel.

C’est d’ailleurs pourquoi la France s’est trouvée contrainte d’intervenir militairement au Mali : personne d’autre n’était en capacité de le faire, il faut avoir l’honnêteté de le reconnaître.

a) De l’« Architecture africaine de sécurité » de l’Union africaine à la « Force d’intervention rapide »

À partir de 2002, lorsqu’à Durban, l’Union africaine adopte la création d’un Conseil de paix et de sécurité, ayant pour objectif la sécurité et la stabilité en Afrique, se mettent en place les prémisses d’une architecture africaine de sécurité.

Cette architecture, reposant sur un Conseil des sages et un système d’alerte rapide à l’échelle du continent, était destinée à doter les Africains d’une capacité combinée de 15 000 à 20 000 militaires.

Reposant notamment sur une Force africaine en attente (FAA), déclinée régionalement autour de 5 brigades en attente, cette architecture s’appuie sur les organisations sous régionales. Pour l’Afrique de l’Ouest, c’est la CEDEAO qui sert d’échelon régional.

Bien qu’ayant reçu le soutien de la communauté internationale, cette force africaine n’est pas pleinement opérationnelle à ce jour.

Certes, AMISOM, en Somalie, est une opération proprement africaine sur le continent, qui engage des contingents africains (d’ailleurs touchés par de lourdes pertes). Encore faut-il remarquer qu’elle est financée par la communauté internationale et notamment par l’Union européenne (via la « Facilité de paix »).

S’agissant plus particulièrement de l’Afrique de l’Ouest, force est de constater que si l’état-major de la CEDEAO a pu constituer un premier échelon de planification opérationnelle pour l’intervention militaire au Mali, ses capacités restent très légères et en tout état de cause inadaptées à la virulence de la menace. Ce sont dans la plupart des cas des moyens français et occidentaux qui ont permis le déploiement des 6 000 soldats de la MISMA sur le sol malien.

Il n’y a pas d’unités opérationnelles constituées qui seraient dédiées dans chaque pays à cette force d’intervention commune.

C’est dans ce contexte que l’Union africaine a pris l’initiative de constituer une « force d’intervention rapide », lors du sommet d’Addis Abeba, le 25 mai 2013, pour le cinquantenaire de l’Union africaine.

Cette « Force d’intervention rapide » serait chargée d’intervenir dans les conflits sur le continent. Une telle force reposerait sur les contributions d’ores et déjà offertes par l’Afrique du Sud, l’Ouganda et l’Éthiopie. Cette force serait une étape intermédiaire dans la constitution de la « Force africaine en attente » (FAA), dont la mise en place, initialement prévue pour fin 2010, ne pourrait intervenir vraisemblablement au mieux qu’en 2015.

Cette initiative mérite naturellement d’être saluée et encouragée sans réserve.

b) Les structures et organisations conjointes aux pays sahéliens se sont révélées inefficaces

En ce qui concerne la coopération régionale des pays du Sahel avec leur voisin algérien, vos rapporteurs, qui ont eu de nombreux entretiens à Alger à ce sujet, dressent le constat des limites des structures mises en place par l’Algérie, le Mali, la Mauritanie et le Niger pour gérer les problèmes sécuritaires qui leur sont communs, à savoir l’Unité de Fusion et de Liaison (UFL), qui se trouve à Alger, et le Comité d’État-major Opérationnel Conjoint (CEMOC), basé à Tamanrasset.

La mise en place, à Tamanrasset, en avril 2010, du Comité d’État-major Militaire Opérationnel Conjoint (CEMOC) incluant le Mali, la Mauritanie et le Niger, était censée mettre en oeuvre un nouveau plan de sécurité régionale, avec la création (qui ne s’est pas concrétisée) d’unités combattantes.

L’Unité de Fusion et de Liaison (UFL), coalition des services de renseignements de sept pays (Algérie, Mali, Mauritanie, Niger, Libye, Burkina Faso et Tchad, rejoints par le Nigéria fin 2011), mise en place, à Alger, en octobre 2010, est chargée de partager et d’analyser les renseignements sécuritaires concernant la région. Cet organisme tient des réunions régulières.

On notera pour mémoire l’existence de la CEN-SAD, Communauté des États sahélo-sahariens, organisation regroupant 28 États africains (mais pas l’Algérie), créée en 1998 à l’initiative de Kadhafi, puis tombée en léthargie. Cette organisation, initialement à vocation plutôt économique, a tenu un sommet le 16 février 2013 à Ndjamena, prévoyant la création d’un Conseil permanent de paix et de sécurité et d’un Conseil permanent pour le développement durable.

Il faut noter également que, dans le cadre du suivi de la réunion du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine du 25 janvier 2013, une réunion sur la coopération sécuritaire et l’« opérationnalisation de l’Architecture africaine de paix et de sécurité » dans la région sahélo-saharienne s’est tenue à Nouakchott, en Mauritanie, le 17 mars 2013.

Ce « processus de Nouakchott » a rassemblé Algérie, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée, Libye, Mali, Mauritanie, Niger, Nigeria, Sénégal et Tchad, ainsi que les organisations régionales : Centre africain d’étude et de recherche sur le terrorisme (CAERT) de l’Union africaine, Comité d’État-major opérationnel conjoint (CEMOC), CEDEAO, Comité des services de renseignements et de sécurité africains (CISSA), Nations unies, Unité de Fusion et de Liaison (UFL) et Union européenne. En outre, la Chine, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et la Russie ont pris part à la réunion en qualité d’observateurs.

Les « Conclusions de Nouakchott » comportent un diagnostic partagé et posent des jalons pour une meilleure coopération, en termes de renforcement de la sécurité aux frontières, de renforcement de l’échange de renseignements, ou encore de lancement de missions d’évaluation dans les pays de l’espace sahélo-saharien pour évaluer leur capacité de lutte contre le terrorisme.

Pour ce qui est de donner un caractère opérationnel à l’Architecture de paix et de sécurité africaine (APSA), les décisions sont toutefois conditionnées à l’examen d’un rapport préalable de la commission « Paix et sécurité » de l’Union africaine.

Conclusions de Nouakchott135(*) pour « opérationnaliser » l’architecture de paix et de sécurité africaine au SahelLes participants ont convenu de ce qui suit:- communication par les pays et organisations concernés de leurs vues et propositions sur les modalités d’opérationnalisation et de renforcement de l’APSA dans la région sahélo-saharienne, sur la base d’un questionnaire élaboré par la Commission de l’UA ;

- préparation, par la Commission de l’UA, à la lumière des réponses au questionnaire et de sa propre évaluation de la situation, d’un rapport sur les modalités d’opérationnalisation de l’APSA dans la région, prenant en compte les efforts en cours, les résultats enregistrés et les défis qui restent à relever ; et

- organisation par la Commission d’une réunion des pays concernés pour examiner le rapport mentionné plus haut et convenir de la voie à suivre.

De fait, les processus, structures et organisations ne manquent pas en matière de sécurité de la région sahélienne. Outre les coopérations initiées dans le cadre de l’initiative américaine de lutte contre le terrorisme ou des diverses coopérations bilatérales européennes en la matière (notamment française) pour renforcer les capacités de lutte contre le terrorisme des États de la région (depuis 2009 dans le cas français), on dénombre notamment :

- la CEN SAD, créé par Kadhafi et récemment réunie à l’initiative du Tchad ;

- à l’initiative de l’Algérie, le CEMOC et l’UFL ;

- la CEDEAO, échelon régional ouest-africain de la « Force africaine en attente » de l’Union africaine ;

- les « Conclusions de Nouakchott », processus pour renforcer la sécurité régionale ;

- la future « Force d’intervention rapide » africaine.

Carte n° 14 : Les organisations régionales au Sahel

Source : questions internationales n°58, nov-déc 2012, « le Sahel en crises »,
réalisation : atelier de cartographie de Sciences-Po

Reste toutefois à donner réellement vie à une architecture impliquant tous les pays de la bande sahélo-saharienne, et disposant d’une véritable capacité opérationnelle. Cette architecture est éminemment souhaitable. Nous devons tout faire pour l’encourager. Les Africains doivent prendre en charge eux-mêmes leur sécurité.

2. Relancer la coopération régionale sur la sécurité

Relancer la coopération régionale sur la sécurité, pour l’amener à se structurer plus efficacement, pourrait être un objectif poursuivi par notre diplomatie. Nous l’avons vu, les menaces ont une dimension régionale, et les réponses apportées sont trop faibles et trop éparpillées.

Le Président de la République a d’ailleurs pris l’initiative de proposer une réunion des chefs d’État africains à Paris, le 7 décembre prochain, sur le thème de la sécurité du continent africain. Cette rencontre peut être utile car les problèmes de la sécurité et du développement ont une dimension collective.

Ce qui est essentiel, c’est de trouver un format qui permettre aux discussions régionales d’avancer de façon réellement constructive pour déboucher sur la mise en place de solutions effectives.

À cet égard, une autre piste est avancée : celle du lancement d’un dialogue stratégique proprement africain, sur le modèle des rencontres de Shangri-La, qui se déroulent en Asie.

Le dialogue Shangri-La136(*), qui a eu lieu la première fois en 2002 à Singapour, à l’initiative d’un think tank137(*), est devenu depuis un événement incontournable, comme le montre la participation du ministre français de la défense, Jean-Yves le DRIAN à la 12ème édition, ou encore de celle du chef d’état-major l’amiral Édouard GUILLAUD. Forum des dirigeants, des décideurs politiques dans la défense et la sécurité, ainsi que des spécialistes et experts des pays de la région Asie-Pacifique, il permet d’échanger sur les problèmes régionaux et internationaux, les orientations stratégiques sur les questions de sécurité régionale, la promotion de la coopération en matière de défense, l’approfondissement d’une compréhension et d’une confiance mutuelle… Il est aussi une opportunité pour ces pays de présenter leurs politiques en matière de défense et de sécurité, et de dialoguer, en dépit des irritants ou divergences stratégiques qui peuvent parfois exister par ailleurs.

Pourquoi ne pas dupliquer le dialogue Shangri-La pour le continent africain ? Une thématique fédératrice pourrait être la lutte contre le trafic de cocaïne, par exemple.

Les ingrédients du succès seraient : une organisation par un think tank africain, la participation des différents partenaires à très haut niveau, une Conférence qui se déroulerait en Afrique de l’Ouest (Dakar ?) et qui réunirait non seulement les États africains (Afrique du Sud, Nigéria, Éthiopie, Algérie, Maroc notamment….) mais aussi les États d’Amérique latine concernés, et les partenaires européens et américain.

Les rencontres bilatérales qui ont eu lieu en marge du sommet, pourraient, comme dans le cas asiatique, être l’occasion de renforcer encore le dialogue sur la question de la sécurité, notamment au Sahel.

Suggestion : En parallèle au sommet annoncé de décembre avec les chefs d’État africains consacré à la sécurité, étudier la possibilité d’instaurer un dialogue «Shangri-la » en Afrique de l’Ouest, qui porterait sur le thème de la lutte contre les trafics de drogue et qui réunirait notamment les pays des deux rives de l’Atlantique.

3. L’Algérie, un partenaire incontournable pour assurer la sécurité au Sahel

Nous l’avons déjà dit dans notre rapport d’étape du mois d’avril, et nous le répétons après nous en être longuement entretenus, début juin, avec les plus hautes autorités gouvernementales algériennes138(*) : l’Algérie est un partenaire incontournable pour assurer la sécurité au Sahel.

La résolution de la situation sécuritaire de la région ne peut être pensée sans la nécessaire association de l’Algérie, qui a payé un lourd tribut au terrorisme et qui est le seul grand pays de la bande saharo-sahélienne disposant d’une armée forte et d’une expérience éprouvante de la lutte contre le terrorisme.

Il est illusoire, ne serait-ce que pour des raisons géographiques, de penser qu’on pourra se passer de l’Algérie.

Reste à savoir ce qu’on peut aujourd’hui attendre de ce partenaire avec lequel le Président de la République en visite à Alger le 20 décembre 2012 a souhaité ouvrir une nouvelle page de notre histoire : c’est précisément ce dont nous sommes allés discuter à Alger, convaincus que nous sommes que nous avons, avec l’Algérie, des intérêts et des objectifs communs139(*).

a) Une expérience irremplaçable de la lutte contre le terrorisme

D’abord, on ne peut ignorer la continuité géographique et humaine et la fluidité des déplacements entre l’Algérie, le Nord du Mali, le Nord Niger ou l’Ouest libyen, dans une région où les frontières (intangibles et reconnues comme telles non seulement par la France et les Nations unies mais aussi, rappelons-le, par l’Union africaine) sont souvent décrites comme artificielles et sont, en tous cas, poreuses.

Il est évident ensuite qu’après la « décennie noire » qui a fait en Algérie des centaines de milliers de morts, que les services algériens connaissent particulièrement bien les terroristes et le Nord du Mali, le GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) algérien, issu, en 1998, des Groupes islamiques armés (GIA), en ayant fait sa base arrière durant « les années de plomb ». Mokhtar Bel Mokhtar était l’ancien « émir » de la zone sud du GSPC (qui couvrait le Sud algérien, avant d’être étendue aux pays du Sahel). L’arrivée d’Abdelmalek Droukdel à la tête du GSPC a été marqué par l’adoption du mode opératoire d’Al-Qaïda, désormais maison mère, sur le sol algérien140(*) : les attaques-suicides contre des objectifs gouvernementaux et contre des intérêts étrangers et, surtout, les prises d’otages, moyen d’obtenir de juteuses rançons qui deviennent progressivement le coeur du financement de l’organisation.

AQMI n’a fait à cet égard, avant que sa branche sahélienne ne s’autonomise, que reprendre la zone du Sud du GSPC, et la transformer progressivement en une profondeur stratégique à la frontière de l’Algérie et un axe de développement prioritaire, à la faveur de la faiblesse de l’État malien.

AQMI est d’ailleurs demeurée une organisation fondamentalement algérienne, au moins dans son encadrement (Abou Zeid et Mokhtar Bel Mokhtar, notamment, étaient ou sont Algériens).

Tous ces faits, bien connus, méritent d’être rappelés à l’appui de l’affirmation suivant laquelle nous poursuivons, avec l’Algérie, le même objectif de long terme.

On le sait, nous l’avons déjà rappelé pour le réfuter, il existe une thèse, développée dans certains milieux, d’une instrumentalisation, voire d’une manipulation des rébellions touarègues (voire des groupes terroristes eux-mêmes) par Alger. L’Algérie chercherait à refouler AQMI au-delà de son sud, voire à y gêner l’influence française.

Cette thèse, qui pourrait bien témoigner d’une fixation dépassée sur l’Algérie, semble ignorer que, malgré d’indéniables succès contre les katibats de Kabylie et de l’Algérois, en particulier dans les maquis de la Wilaya de Boumerdès, l’Algérie reste aux prises avec le terrorisme, chaque semaine ou presque étant émaillée d’incidents. AQMI et le MUJAO demeurent, aujourd’hui encore, le premier ennemi des Algériens. L’estimation du nombre de terroristes sur le territoire algérien serait d’environ 400141(*), dont 150 actifs.

Nos entretiens avec les responsables algériens ont été très clairs sur leur détermination pour lutter sans faille contre le terrorisme.

Le dialogue entre l’Algérie et la France doit aujourd’hui s’approfondir, dans la confiance réciproque.

Nous avons, avec l’Algérie, le même ennemi, un ennemi que le pays connait particulièrement bien, pour avoir lutté et pour lutter encore contre lui, sur son propre sol : les terroristes.

N’oublions pas non plus que des ressortissants algériens sont toujours détenus en otages (affaire des Consuls algériens de Gao, pris en otage par le MUJAO).

Nous avons, aussi, un intérêt commun avec l’Algérie, celui de la sécurisation de ses frontières, notamment orientale (Libye) : Alger aurait déployé entre 5 et 6 000 hommes pour tenter de contrôler cet espace prisé des trafiquants et terroristes (en particulier la passe d’Anaï, à l’Est de Djanet).

Plusieurs représentants du Gouvernement algérien nous ont spontanément fait part de leur préoccupation insistante à ce sujet.

L’Algérie a également fait montre de sa disponibilité à assurer la formation des forces de sécurité maliennes, autant que des forces de sécurité libyennes (au cours de l’entretien avec le Premier ministre algérien, ce dernier a en particulier indiqué que l’école des officiers de Ouargla avait été ouverte aux officiers libyens). Participant au processus de Ghadamès (cf. ci-dessus), l’Algérie souffre, également, de l’instabilité des interlocuteurs en Libye pour mettre en oeuvre sa coopération.

b) Une nouvelle page à écrire dans nos relations avec l’Algérie

Le Président de la République l’a affirmé en décembre dernier lors de sa visite d’État en Algérie, nous sommes à l’aube d’écrire une nouvelle page de nos relations avec l’Algérie.

En matière de sécurité, deux éléments viennent expliquer que l’espace pour l’approfondissement de nos relations n’ait jamais été aussi ouvert.

D’abord, étant réfractaire par nature, ce qui est compréhensible, à une intervention armée à ses portes, Alger a longtemps parié sur une solution politique au conflit malien, poussant la négociation entre le MNLA et des éléments d’Ansar Dine, comme l’a révélé l’épisode des éphémères « Accords d’Alger » de décembre 2012 -aussitôt dénoncés par le chef d’Ansar Dine Iyad Ag Ghali-. Or, l’implication d’Ansar Dine dans l’attaque sur Sévaré-Mopti, aux côtés d’AQMI et MUJAO, le 11 janvier dernier, a mis un terme à la démarche qui consistait à entraîner ce groupe dans la logique du dialogue et à le détacher des entités terroristes et criminelles. Elle a confirmé la porosité -ou en tous cas les alliances passées- entre ces différents groupes. La question de savoir si Iyad Ag Ghali aurait pu être retourné ne se pose plus. Le fait est qu’il ne l’a pas été, et que l’option d’un règlement politique a fait long feu.

La partie algérienne, dans son effort de médiation pour promouvoir une solution politique, qui eût été souhaitable si elle avait été possible, a peut-être surestimé sa capacité à influer sur les logiques de ces groupes ; elle en a toutefois pris acte immédiatement après le lancement de Serval, en apportant une aide matérielle au déroulement de l’opération.

L’attaque de Tigentourine, près d’In Amenas, opération préparée de longue date par Mokhtar Bel Mokhtar, qui a frappé au coeur des intérêts gaziers algériens, a naturellement été le deuxième facteur et un tournant tout à fait décisif pour conforter non seulement la détermination des autorités algériennes mais aussi les évolutions positives déjà perceptibles de l’opinion publique algérienne.

Dans la lutte contre le terrorisme, Alger se tient résolument à nos côtés.

De fait, l’Algérie a oeuvré très concrètement d’au moins quatre façons pour faciliter le déroulement de l’opération Serval :

- par l’autorisation de survol de son territoire par des avions français ;

- par la « fermeture » de sa très vaste frontière, et notamment celle avec le Nord Mali (renforcement des contrôles, déploiement d’effectifs supplémentaires….) qui a privé les groupes terroristes d’une bonne partie de leur approvisionnement logistique ;

- par la livraison de carburant aux forces de Serval ;

- par l’identification du corps d’Abou Zeid.

Nous sommes convaincus qu’il nous faut saisir l’occasion de la page qui se tourne aujourd’hui dans nos relations avec l’Algérie pour faire avancer la réflexion sur les moyens d’assurer la sécurité au Sahel. La France n’a pas vocation à rester au Mali ; il faut développer la coopération avec nos partenaires algériens que la géographie fait voisins du Mali.

En particulier, le dialogue à haut niveau doit se poursuivre et doit servir à ouvrir des opportunités de renforcement de la collaboration entre nos services chargés de la lutte contre le terrorisme.

c) Un facteur potentiel de stabilisation du Sahel, dans les limites autorisées par la Constitution algérienne

L’Algérie, membre de l’Union africaine, dont elle apporte une part non négligeable du financement, est certainement un état central pour la stabilisation de la région sahélienne, qui est depuis toujours sa profondeur stratégique.

Soyons lucides : qui d’autre peut, dans la région, prendre la tête d’une coopération de sécurité renforcée ?

Forte de sa légitimité historique, l’armée nationale populaire algérienne, armée de conscription, est forte, au total, de près de 300 000 hommes, voire d’un demi-million d’hommes en intégrant les groupes de légitime défense et les gardes communaux. Avec 170 000 hommes dans les forces terrestres, 21 000 dans les forces navales et 14 000 dans les forces aériennes (et un volume de forces spéciales évalué à près de 30 000 hommes), la défense représente le premier poste budgétaire en Algérie (15% du budget, près de 5% du PIB).

D’après les entretiens avec les responsables militaires à Alger, aujourd’hui l’Algérie mobilise 35 000 hommes à ses frontières (6 000 km, sur 7 frontières désertiques) pour assurer la sécurité.

Le rôle militaire de l’Algérie doit cependant s’entendre dans certaines limites, posées notamment par sa Constitution (qui prohibe toute intervention armée à l’extérieur des frontières), qu’il faut comprendre et respecter.

Si l’Algérie ne pourra pas tout faire pour assurer la sécurité au Sahel, cela ne veut pas dire qu’elle ne peut pas apporter une contribution décisive. C’est pourquoi il est indispensable de maintenir une concertation régulière et à haut niveau entre nos deux pays sur les dossiers sahéliens.

Au cours d’entretiens -fructueux- à Alger, vos rapporteurs ont tenté de dessiner les contours de cette coopération, pour mieux répondre aux questions : que peut-on demander à l’Algérie ? Quelle contribution est-elle disposée à fournir ?

Ces entretiens ont confirmé une assez large convergence d’analyse de la situation, s’agissant à la fois de l’évolution de la situation sur le terrain, de l’opportunité de passage à l’opération de maintien de la paix de l’ONU ou des modalités du processus politique malien à venir.

La phase militaire, pour laquelle ils avaient une réticence initiale compte tenu notamment des modalités de sa planification (intervention des forces de la CEDEAO), tous les membres du gouvernement algérien rencontrés l’ont finalement considérée comme nécessaire voire salutaire, tout en relevant naturellement ses limites intrinsèques (les groupes armés vont se reconstituer).

« Serval était fondamentalement nécessaire et utile » nous a ainsi déclaré le Premier ministre algérien, le 4 juin 2013.

Les Algériens nous ont semblé disposés à retrouver un rôle plus actif dans le processus politique de résolution de la crise malienne. Ils ont évidemment gardé des contacts avec les communautés du Nord Mali (une réunion des représentants des sociétés civiles du Mali s’est d’ailleurs déroulée à Alger mi-juin). Ils entretiennent un dialogue soutenu avec leurs voisins sahéliens (réunion ministérielle réunissant le Mali, la Mauritanie, le Niger et l’Algérie le 28 juin 2013) . L’action des Algériens pour rapprocher les parties ne peut que recouper notre souci. Notre intérêt est d’agir de concert, aussi en raison de leur attachement pour l’Union africaine et de leur position centrale en son sein.

L’Algérie est également disposée à coopérer avec ses voisins en matière de formation des forces armées (le ministre de la défense nous a ainsi rappelé que 17 formateurs algériens étaient présents à Tessalit en janvier 2012 pour former les forces armées maliennes, et qu’ils ont dû être évacués lorsque les incidents ont débuté au Mali).

L’Algérie est, enfin, un allié de taille pour consolider le contrôle des frontières au coeur de l’espace régional sahélien. Ce n’est pas rien, et il faut aujourd’hui exploiter la disponibilité et la réceptivité des autorités algériennes.

Pour le reste, il faut comprendre qu’Alger n’entend pas se mettre trop directement en avant, compte tenu de la sensibilité de son opinion publique à cette question, et du risque terroriste rémanent sur son territoire. Il faut aussi tenir compte des limites inhérentes à un système constitutionnel qui prohibe toute intervention en dehors des frontières algériennes. Il faut, enfin, prendre en compte les résonances possibles que peut avoir en Algérie le problème du Nord Mali, compte tenu de la proximité, qu’il ne faut pas exagérer, du fait des différences de développement, entre les Touaregs maliens et leurs « cousins » algériens.

La relation entre l’Algérie et le Maroc est naturellement un des facteurs-clé de la difficile équation sahélienne. On peut estimer que tous les conflits non réglés alimentent forcément l’instabilité et le terrorisme dans le Sahel.

Notons donc, pour finir, que le Maroc s’est montré, dans la gestion de la crise sahélienne, un allié fiable pour la France, notamment par le soutien qu’il a manifesté au sein du Conseil de sécurité des Nations unies lors de l’examen des différentes résolutions. Rabat présidait le Conseil de sécurité de l’ONU lors du vote de la résolution 2085 autorisant l’envoi d’une force internationale au Mali. Le rôle du royaume chérifien est indéniablement positif depuis le début de la crise au Mali. Relevons d’ailleurs que le Maroc a autorisé très rapidement le survol de son territoire par les avions de l’armée française.

A l’heure où Christopher Ross, l’émissaire de l’ONU, vient d’achever une tournée en Afrique du Nord, on ne peut que noter que la situation dans la région du Sahel rend plus que jamais urgent le règlement de la question du Sahara Occidental. D’ailleurs, plus largement, le groupe de travail de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, co-présidé par Mme Josette DURRIEU et M. Christian CAMBON, et centré sur le sujet : « Rive sud de la Méditerranée : une zone de prospérité à construire » s’attachera sans aucun doute, dans un contexte renouvelé, à prendre toute la mesure de l’extraordinaire potentiel de développement mutuel entre les pays riverains de la Méditerranée.

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